Temps de Rêves
About the CD

Cette collection d'œuvres pour guitare s'ouvre par deux transcriptions de pièces du célèbre luthiste et compositeur anglais de la Renaissance, John Dowland. Ce sont deux pièces nocturnes en forme d'allemande et de pavane, Mr. Dowland's Midnight et A Dream; toutes deux sont l'expression d'une profonde mélancolie, que l'on associe volontiers à Dowland et à son siècle. Pour les oreilles d'aujourd'hui, la nature introspective de ces pièces peut sembler en contradiction avec l'esprit des danses de cour, dont la nature est de divertir. Pourtant cette mélancolie, fenêtre ouverte sur le goût et l'esprit d'un autre temps, souligne dans l'existence de l'homme, l'éphémère et la vanité, ainsi que l'a écrit le grand poète élisabéthain, William Shakespeare : « we are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep » (The Tempest). Comme les palais des princes, les sentiments se dissolvent avec le temps; et nos quêtes, et nos souvenirs, n'existent que dans notre esprit, serait-il éternel. 

Cette nostalgique rêverie se fait romantique dans les œuvres du compositeur espagnol Francisco Tárrega. Le célèbre Capricho Árabe est bien une sérénade attachée au souvenir d'un passé exotique, célébrant le fascinant héritage culturel de l'Espagne mozarabe, sans qu'il soit nécessaire d'en citer le folklore. Le même esprit enchanteur habite la pièce suivante, Sueño, dont l'introduction rend la torpeur d'un village castillan sous le soleil, puis cède la place à un trémolo virtuose qui librement serpente au travers de sentiments divers, tels qu'on les vit à l'étrange lumière de nos visions nocturnes.

Méditative encore, la Rêverie du compositeur français Napoléon Coste, écrite en introduction à ses Six Pièces Originales op. 53, semble un voyage harmonieux à travers divers états d'âme, chaque passage caractérisé par sa propre humeur. L'ouverture quasiment chorale en mi majeur cède rapidement la place à une procession d'épisodes variant le pastoral, le curieux, le sombre, le transitoire, l'élégiaque, avant de revenir au choral initial.

Le contraste est marqué entre l'atmosphère contemplative de cette Rêverie et l'œuvre moderne de John W. Duarte qui lui succède, Night Music, op. 65. L'interprète y est laissé libre de suivre son instinct expressif pour dire l'inquiétude de l'homme moderne, pour lequel peut-être l'obscurité n'est pas le lieu calme du repos et de la consolation. Loin de la tranquillité de l'âme et de ses voyages alanguis propres aux romantiques, nous marchons là dans les ruelles sombres d'une balade existentielle contemporaine, aux perspectives inquiétantes, qu'elles soient imaginaires ou pas. L'utilisation récurrente du triton évoque un inconfort propre à certain cauchemar, là où rôde, insaisissable, la peur du mal.

En magicienne, Anna Slezakova nous sauve de cette anxiété en nous offrant la beauté pure et heureuse de la Rêverie-Nocturne de Giulio Regondi (op. 19). Né à Genève en 1822, d'origine allemande et italienne, cet enfant prodige sera célébré dès ses premiers concerts (Londres 1831, il a neuf ans) comme le Paganini de la guitare. Sa musique, complexe sous les doigts mais tout à fait singulière, et qui lui valut l'admiration et la reconnaissance de grands musiciens de son temps, Ignaz Moschelès, Clara Schumann ou encore la célèbre Malibran, sera oubliée pendant de nombreuses années avant d'être redécouverte dans les deux dernières décennies de XXe siècle.

Écrit presque un siècle plus tard, le Nocturno du compositeur espagnol Francisco Moreno Torroba est l'une de ses premières œuvres pour guitare. Auteur admiré pour ses zarzuelas (opérettes espagnoles), et notamment pour la très célèbre Luisa Fernanda, Moreno Torroba sera l'un des compositeurs espagnols les plus prolifiques du XXe siècle pour guitare. Sa musique de caractère post-romantique est imprégnée de couleurs nationalistes, et fait montre d'une richesse harmonique proche de celle de son contemporain Manuel de Falla.

Ce programme se clôt sur l'admirable Nocturnal d'après John Dowland de Benjamin Britten (op. 70), écrit pour Julian Bream. Plutôt que le rêve et le sommeil que suggère le thème de Dowland, Come heavy Sleep, l'œuvre de Britten évoque leur absence dans l'affliction de l'insomnie. Britten lui-même déclare dans une interview y voir des images fort troublantes: « had some very, to me, disturbing images in it ». En forme de variations inversées, l'œuvre dramatique nous fait parcourir huit variations contrastées, mais n'offrant aucun soulagement avant le thème final et serein de John Dowland. Sans adhérer à un programme spécifique, l'architecture de l'œuvre reflète les sentiments exprimés dans la chanson de Dowland, dont les paroles sont citées soigneusement dans la partition, Benjamin Britten souhaitant que l'interprète en soit clairement conscient:



"Come, heavy Sleep, the image of true Death,

And close up these my weary weeping eyes,
Whose spring of tears doth stop my vital breath,
And tears my heart with Sorrow's sigh-swollen cries.
Come and possess my tired thought-worn soul,
That living dies, till thou on me be stole."


2017 © Javier Arreaza Miranda